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Les sires de Bâgé

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Les sires de Bâgé

Texte extrait de la conférence sur l’histoire des sires de Bâgé
L’ importance des Sires de Bâgé a été soulignée, il y a 100 ans, par Edouard Philipon, chartiste et historien, qui n’a pas craint d’écrire dans son (Dictionnaire topographique de l’Ain), – je cite – qu’en unifiant la Bresse, la maison de Bâgé avait joué un rôle capital dans la formation territoriale de notre département. Dans l’histoire des Communes de l’Ain, Henri Plagne use d’une formule plus lapidaire en affirmant: Les Capétiens ont fait la France, les seigneurs de Bâgé ont fait la Bresse.

Pour autant est-ce que l’on peut dire que ces sires de Bâgé, ou plutôt de Baugé, pour respecter l’appellation ancienne, soient bien connus ? La mémoire collective a généralement plus ou moins conservé  le souvenir de Sibylle de Bâgé et a retenu que c’est par son mariage que la Bresse a été rattachée à la Savoie, mais que sait-on  vraiment d’autre à leur sujet?

L’objectif que je me suis assigné en toute modestie est donc de contribuer à faire mieux connaître cette famille.

Je vous propose de nous attarder un instant sur leur blason qui se décrit : « D’azur au lion d’hermine », c’est-à-dire un lion figuRé avec une fourrure à  mouchetures de sable (noir) semées sur champ d’argent, le tout sur un fond bleu. Il convient cependant de noter que l’armorial de d’Hozier, (XVIIème siècle) place le lion sur un fond de gueules (c’est-à-dire le même lion sur un fond rouge) ou que l’armorial de du Mesnil (XIXème siècle) le couronne d’or. Le lion d’hermine sur un fond de gueules est normalement le blason du Bugey. Ces détails qui peuvent paraître secondaires nous font toucher à  une première difficulté dans la connaisance de nos sires: à savoir les confusions possibles et qu’on rencontre parfois dans les documents anciens, entre Baugé, Beaujeu et parfois Bugey, trois mots bien proches  phonétiquement et dont les graphies ont évolué en différentes formes qui expliquent ces confusions: Baugé, Baugie, Baujiu, Baugia, Biauju… pour n’en citer que quelques-unes.

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De quelles sources disposons-nous ?

Une autre difficulté pour cerner la Réalité de ce temps tient au peu de documents écrits dont nous pouvons disposer. Ces documents, ce sont essentiellement les cartulaires (c’est-à -dire les recueils d’ actes attestant des titres et des privilèges) des cathédrales ou des grandes abbayes: Saint-Vincent de Mâcon, Saint-Bénigne de Dijon, Cluny ou Tournus. Ils sont souvent parvenus jusqu’à nous par des transcriptions successives qui ont pu être  sources d’erreurs ou d’omissions.

De plus, il n’est pas toujours facile de s’y retrouver quand un même individu peut être nommé – c’est un exemple – Oury, Olry, Ulric, Ulrich, Oldoric, Ulduric. De plus, beaucoup de personnages  portent des prénoms identiques de génération en génération, leurs liens familiaux ne sont pas toujours faciles à établir. Plusieurs historiens ont essayé d’extraire de ces cartulaires l’histoire de la maison de Baugé, mais ils  ne sont pas toujours d’accord sur leur interpRétation. Il est hors de question d’être péremptoire à propos de l’histoire de nos sires qui comporte un certain nombre de points non encore Éclaircis. Aussi vais-je essayer de m’ en tenir aux faits qui sont avérés.

Il faut attendre  le début du XVIème siècle, soit trois siècles après l’extinction  de la lignée des Baugé par les mâles, pour  trouver les premières recherches les concernant.

Un jurisconsulte mâconnais, Jean Fustaillier, nous a laissé un  manuscrit, Écrit entre 1500 et 1520, alors que pour fuir la peste qui s’était déclarée à Mâcon, il s’était réfugié à Rome. L’Évêque de Mâcon avait mis à sa disposition certains titres de l’Église Saint-Vincent d’où Fustaillier avait cru pouvoir tirer la chronologie des comtes de Bâgé. Mais sans doute parce qu’il était loin de Mâcon et qu’il ne pouvait avoir entre les mains toutes les chartes de Saint-Vincent de Mâcon, il a commis un certain nombre d’erreurs d’interprétation.

On peut citer également les Écrits d’un ecclésiastique, Guillaume Paradin, né à Cuiseaux vers 1510. Celui-ci avait été le pRécepteur des enfants d’un lieutenant-général du bailliage de Dijon qui lui légua en mourant des recueils de pièces tirées de la Chambre des comptes ainsi que des archives de l’abbaye de Saint-Bénigne de Dijon qu’il s’appliqua à déchiffrer. Les historiens contemporains le jugent comme un homme laborieux, mais toutefois un peu trop crédule, ce qui limite l’intérêt que l’on peut accorder à son apport…

Puis en 1650, Samuel Guichenon, en s’appuyant d’ailleurs en partie sur les écrits que je viens de citer – il possédait le manuscrit de Fustaillier-  publie sa fameuse (Histoire de Bresse).

Il a utilisé bien d’autres sources dont certaines sont tout aussi problématiques…  Cependant , l’oeuvre de Guichenon a longtemps fait autorité et a été une référence incontournable, même si elle recèle quelques inexactitudes.

Après lui, tous ceux qui ont parlé des Sires de Baugé, l’abbé Gacon, de Lateyssonnière, Charles Jarrin, Philibert Le Duc, entre autres, ont perpétué ce qu’il avait Écrit en se copiant plus ou moins les uns sur les autres et ont rarement apporté quelque chose de neuf.

Il convient tout de même de faire une place particulière à l’érudit curé de Bâgé, qu’a été l’abbé Gacon, auteur comme Guichenon, d’une (Histoire de Bresse). Cet ouvrage dont le manuscrit est conservé à la bibliothèque de Brou, devait paraître en 1787, mais la Révolution en empêcha la sortie. Il en existe une copie, Également manuscrite, conservée à la mairie de Pont-de-Vaux. L’abbé Gacon a eu le mérite d’apporter quelques précisions qui ne figurent pas dans Guichenon. Son ouvrage a  finalement été édité en 1825, après sa mort, par Lateyssonnière, mais malheureusement dans une version abrégée, d’où l’intérêt des deux manuscrits conservés.

Il a fallu attendre les recherches des historiens contemporains pour que soit partiellement remise en cause la chronologie que Guichenon a contribué à Répandre. Pour l’académicien et médiéviste Georges Duby,  cette chronologie est (imaginaire) (c’est le terme qu’il emploie) du moins pour tout ce qui est antérieur à l’an mil. Nous y reviendrons tout à l’heure. Parmi les historiens actuels, il convient de citer aussi les travaux d’un universitaire parisien, Guy Bois, qui comme Duby s’est beaucoup intéressé à Cluny et à la Région mâconnaise.

Quoi qu’il en soit, avant d’évoquer la lignée des Sires de Baugé et leur oeuvre, il paraît essentiel de s’interroger sur les raisons de leur Émergence, de leur Réussite, et de leur toute puissance à la tête de la Bresse pendant près de trois siècles.

Les premières raisons sont politiques et pour bien les saisir, il convient de nous remettre en tête la situation de la Région à l’Époque carolingienne.

 

Les causes politiques générales

On se souvient avoir appris à l’école qu’en 843, le traité de Verdun avait partagé en trois le vieil empire de Charlemagne. Ses trois petits-fils, incapables de s’entendre, le détruisant ainsi pour toujours.

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La Saône devient alors une limite entre la Francie de l’ouest dévolue à Charles et la partie centrale,  lot de Lothaire,  qui a gardé le titre d’Empereur, et qu’on appelle la Lotharingie. La Bresse s’inscrit dans cette Lotharingie.

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C’est à dessein que j’ai employé le mot de limite et non pas celui de frontière. Aujourd’hui la notion de frontière suppose une rigidité juridique qu’elle Était loin d’avoir à l’époque carolingienne.

D’ailleurs, le mot frontière n’est apparu dans la langue française qu’au XIVème siècle. Avant d’être une séparation, la frontière, c’est d’abord une région de contacts avec d’innombrables interpénétrations et interférences. C’est particulièrement vrai pour les châtellenies de Bâgé ou de Pont-de-Vaux. Il y a une unité de civilisation des pays de la Saône et la frontière ne détruit en rien les affinités qui existent entre les deux rives. La circulation est incessante d’une rive à l’autre et les liens de famille et d’amitiÉ qui se sont noués depuis longtemps par-dessus cette limite ne sont pas remis en cause par le traité de Verdun. Pour Georges Duby, cette limite est une (fiction juridique), le plus souvent ignorée des hommes.

Le comte et l’Évêque de Mâcon, qui sont les puissants de l’Époque, sont largement possessionnés sur notre rive, en particulier à Replonges, et on verra que les Bâgé ne se préoccupent guère non plus de cette limite lorsqu’ils organisent leur seigneurie foncière ou lorsqu’ils recrutent leur clientèle. De plus, beaucoup de terres et de droits, de notre côté de la Saône, dépendent encore de Saint-Vincent de Mâcon. On sait que l’abbaye de Saint-Laurent, par exemple, a été longtemps disputée entre les autorités des deux rives.

Mais revenons à Lothaire. Il aura lui aussi 3 fils entre lesquels, avant de se faire moine, il tient à partager son état.  Puis les 3 héritiers de Lothaire disparaissent les uns après les autres sans laisser de descendants et les rivalités sont  terribles pour Récupérer leurs territoires. Finalement, en 870, Louis le Germanique et Charles le Chauve se partageront l’ex-Lotharingie.  Au nord est créé le royaume de la Bourgogne dite transjurane (la Bresse qu’on appelle aujourd’hui bourguignonne en fait partie) alors que la partie sud  donne naissance à un royaume de Provence, encore appelé royaume, d’Arles dans lequel figure la partie de la Bresse au sud de la Seille, la future Bresse savoyarde. Faute de postérité mâle, ce royaume d’Arles disparaît assez rapidement  et de nouveaux conflits de succession, de nouvelles rivalités aboutissent d’abord à la création d’un « Second Royaume de Bourgogne » dans lequel nous nous retrouvons avant qu’il ne tombe dans la mouvance du roi de Germanie. Ce second royaume de Bourgogne finira par échoir en 1032 à l’Empereur du Saint Empire romain germanique.

Que faut-il retenir de tout cela ? Eh bien qu’en Bresse le pouvoir central a Été d’une totale instabilité, pour ne pas dire inexistant et qu’il en a résulté une anarchie permanente.

Le Royaume d’Arles et le Second Royaume de Bourgogne auxquels nous avons été longtemps rattachés étaient la faiblesse même, puis, après 1032, les Empereurs d’Allemagne se sont fort peu souciés de la lointaine Bresse, trop occupés qu’ils étaient sur leurs marches de l’Est à maintenir la poussée des slaves ?

Il ne fait aucun doute que c’est cet éloignement du pouvoir central et ce vide politique qui ont ouvert un boulevard aux potentats locaux lesquels ont su utiliser la situation. C’est la première raison de l’Émergence des Sires de Bâgé.

Les causes politiques locales

Comme je l’ai déjà dit, à l’époque carolingienne, l’autorité était détenue par deux personnages essentiels: le comte pour le temporel et l’évêque pour le spirituel. Jusqu’à la fin du Xème siècle, le comte et l’évêque de Mâcon restent des personnages puissants dont le prestige  est bien réel sur les deux rives de la Saône.

Cependant, parallèlement à ces autorités, certaines familles seigneuriales Émergent et une hiérarchie qui repose sur l’importance des fiefs se met peu à peu en place. Des seigneurs ont acquis de vastes possessions et sont devenus de très grands propriétaires fonciers. Ils y sont parvenus par les guerres féodales qui attribuaient au vainqueur tout ou partie des biens du vaincu, mais encore par des alliances matrimoniales qui pouvaient aussi être un facteur d’accroissement territorial, ou tout simplement par l’achat de biens, ce qui était aussi une pratique Répandue.

Le comte de Mâcon se tourne donc vers ces grandes familles seigneuriales parmi lesquelles il se constitue une clientèle de fidèles. Les mieux pourvues en terres qui étaient les plus riches pouvaient édifier un site fortifié (le castrum = place forte) et entretenir des forces militaires, défensives pour garder, au nom du comte, ces sites fortifiés… ou pour l’aider à lancer des attaques.  De plus, en contrepartie de l’hommage, ceux-ci, les châtelains, se voyaient remettre un fief ce qui leur permettait d’agrandir un peu plus leur pré carré.

Il est à peu près Établi que les ancêtres de nos sires de Baugé avaient édifié un premier château dès le IXème siècle. Cet Édifice vraisemblablement modeste, mais qui est  la marque symbolique d’une domination sur les terres environnantes, n’Était sans doute qu’une tour en bois, dominant une motte, toujours  W discrètement pRésente sous un rideau d’arbres dans le parc du château actuel.

Le comte garantissait l’ordre public, pRésidait le tribunal, levait les taxes, organisait les troupes pour faire face à la menace des invasions. Il avait besoin d’hommes forts, sachant manier l’Épée et dotés d’une puissante personnalité, pour protéger les populations. N’oublions pas que les Hongrois ont ravagé Mâcon vers 950.

Comment ne pas faire le rapprochement avec un sceau de la cour de Bâgé qui figure un homme à cheval, l’épée nue en main droite.

Le comte recrutait ses fidèles sur les deux rives de la Saône; ils faisaient partie de son conseil et ils siègeaient à son tribunal.

Dans sa thèse sur la société féodale dans la Région mâconnaise, Georges Duby a repéré quatre de ces lignages qui ont su se constituer de très vastes domaines, et parmi eux, une famille Evrard dans laquelle il voit la souche de la maison de Bâgé. Appartenant à cette famille, Il est parvenu à identifier un certain Rathier qui, vers 940, Était le principal fidèle du comte de Mâcon. Son fils, Thibert, et son petit-fils, Oury (ou Olry), restaient , eux ausi, très attachés au comte de Mâcon.

C’est Également Georges Duby qui a montré que, peu après l’an mil, les gardiens des forteresses se sont dégagés progressivement de leurs obligations envers le comte de Mâcon et ont cessé de reconnaître la supériorité de son pouvoir, en particulier en matière judiciaire. Peu à peu, ils sont devenus complètement indépendants et se sont proclamés souverains sur leurs terres. Ce fut le cas de cette famille Evrard d’où est issue la maison de Bâgé.

Les raisons géographiques et économiques

Le dernier atout, fondamental, qui contribue à expliquer la Réussite des Bâgé, c’est la géographie. La   ¡situation de leurs possessions à l’extrémité occidentale de l’ axe  marchand est-ouest qui aboutit au pont de Saint-Laurent, sur l’axe nord-sud de la vallée de la Saône, lui confère un intérêt économique de premier ordre.

Il est facile de prélever des péages aux points de passage obligés, autant sur les itinéraires terrestres que ceux qu’on peut tirer de la circulation fluviale.

On passait vers l’outre-Saône depuis la châtellenie de Bâgé par Saint-Laurent , et par Port Celet, Sermoyer et Pont-Seille depuis celle de Pont-de-Vaux.

Ainsi, ces châtelains qui sont héréditaires et qui sont déjà de très grands propriétaires fonciers, profitent des ressources des péages, ce qui les place également au sommet de la hiérarchie Économique.

C’est Évidemment un immense avantage par rapport aux petits seigneurs indépendants isolés sur des territoires exclusivement ruraux et qui contribue à renforcer la hiérarchie des fiefs.

 

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Chronologie

Les raisons de la puissance de nos sires étant quelque peu éclairées, nous allons maintenant passer en revue leurs faits et actes, du moins pour ce que nous en savons.

Il faut écarter, comme nous l’avons dit, tout ce qui précède l’an mil, période pour laquelle nous n’avons guère de certitudes.

Guichenon faisait remonter les origines de la maison de Bâgé en 830, jusqu’à un certain Hugues (ou Hugo) à partir duquel il faisait descendre de père en fils une quinzaine de sires. Pour reprendre le terme de Duby, il est à peu près établi que le début de cette lignée qui ne repose sur rien de vérifiable, est « imaginaire ». Cela ne veut pas dire que certains des personnages nommés n’aient pas existé, mais leur filiation n’est en aucun cas prouvée. Des recherches Récentes ont montré, par exemple, que ce Hugo était vraisemblablement Hugues le Noir, fils puîné d’un duc de Bourgogne qui avait reçu des terres en Bresse, mais qui n’a aucun lien de parenté avec la maison de Bâgé.

En réalité, c’est un texte du cartulaire de Saint-Vincent de Mâcon, daté de 1020, qui permet d’amorcer avec certitude une continuité chronologique dans la lignée des Baugé, et ce pour un peu moins de trois siècles. Dans ce texte, un certain Rodolphe demande à l’Évêque de Mâcon l’abbaye de Saint-Laurent.

Cette abbaye, comme il a déjà été dit,  avait été longtemps disputée entre les autorités des deux rives et sa possession une source fréquente de conflits. De même beaucoup de terres et de droits, de notre côté de la Saône dépendaient toujours de l’Évêque de Mâcon.

On ignore le nom du père de ce Rodolphe. Tout ce que l’on a pu établir, c’est qu’il a des liens familiaux avec les Evrard, les fidèles du comte de Mâcon identifiés par Georges Duby au Xème siècle, les Rathier, Thibert et Oury dont on a parlé tout à l’heure.

L’Évêque accueille favorablement la demande de Rodolphe et lui cède tous les biens qui dépendent de l’abbaye de Saint-Laurent, tout en lui confirmant la possession de Bâgé et de ses dépendances qu’il occupait déjà . L’acte le désigne comme « seigneur de Baugé et de Bresse » – il est le premier à porter ce titre – et l’acte précise encore « pour lui et ses descendants ». On peut donc bien y voir l’acte de fondation de la maison de Bâgé.

Pour situer dans l’histoire ce premier sire, remarquons qu’il était à peu près contemporain de Robert II dit le Pieux, fils de Hugues Capet.

Comme dans toutes les grandes familles nobles, chez les Baugé, la succession se fait par primogéniture  pour assurer la préservation du patrimoine. Les cadets font une carrière ecclésiastique… nous en verrons plus loin de nombreux exemples. Si des fils puînés recevaient une seigneurie prélevée sur le domaine, elle n’était pas pour autant démembrée de la sirerie, du moins jusqu’au XIIIème siècle, alors que les filles ne pouvaient recueillir la succession qu’en cas d’extinction du lignage, ce qui adviendra avec Sibylle.

Le règne de ce Rodolphe est court puisqu’il va de1015 à 1023.

Rodolphe est le père de Renaud (ou Raynald, on trouve aussi Raymond)  qui lui succède et qui porte dans les chartes , comme tous les descendants, le titre de « seigneur de Baugé et de Bresse » , et que par commodité nous appellerons Renaud I.

Son règne est le plus long de tous les sires de Bâgé puisqu’il se termine en 1072, et a donc duré une cinquantaine d’années. Mais nous ne savons pratiquement rien de lui si ce n’est qu’il aurait envoyé 2000 hommes au comte de Maurienne et de Savoie  pour l’épauler dans sa lutte contre les Sarrasins qui s’étaient installés en Provence. Guichenon qui  rapporte ce fait dit l’avoir emprunté à l’ « Histoire de Provence » de Michel de Nostre-Dame, le fameux Nostradamus, qui ne se contentait pas d’être un astrologue, mais qui se piquait aussi d’être un historien. Guichenon émet cependant une sérieuse réserve puisqu’il précise: « si ce qui est écrit est véritable ».

Toujours est-il que selon cette tradition, Renaud aurait rapporté de cette expédition victorieuse un riche butin et qu’il avait fait le voeu de le consacrer à la construction d’une église. Il mourut avant de pouvoir  réaliser son voeu.

A l’inverse, le troisième sire, Ulrich I, fils du précédent, ne fut souverain de Bâgé que 3 ans, de 1072 à 1075. Le mot souverain est employé à dessein. Les Sires de Bâgé ne reconnaissent plus la souveraineté de personne, ni du Roi de France, ni de l’Empereur d’Allemagne. Ils étaient indépendants et souverains.

Ulrich concétisa le voeu de son père en faisant construire l’église de Saint-André de Bâgé. Il est ainsi le seul sire dont il reste sur place un souvenir tangible et il est dommage que cet Ulrich ait été ignoré par Guichenon, alors qu’il ne l’a pas été par l’abbé Gacon.

A l’origine, prieuré dépendant de l’abbaye de Tournus, c’est dans cette église, construite en vis-à-vis de leur château, que les sires de Baugé, du moins certains d’entre eux, se feront ensevelir.

Ulrich décédé, ce fut son frère Josserand (ou Gauceran)  qui lui succéda de 1075 à 1110. Sous le règne de celui-ci, le domaine des Baugé s’agrandit considérablement et s’étend pratiquement sur toute la Bresse, de la Seille à la Veyle – et donc intègre Pont-de-Vaux – et vers l’est jusqu’aux confins du Revermont.

Avec Josserand, les sires de Bâgé sont devenus de grands seigneurs disposant de la puissance politique, militaire et Économique et ils vont essayer de s’élever sur le plan intellectuel et moral. Ils vont essayer de placer leurs fils puînés – puisque l’aîné doit leur succéder – dans les grandes charges de l’Église qui se présentait alors comme l’unique pôle du savoir et de la culture. On retrouve le second fils de Josserand, andoche Hugues, chanoine à Mâcon et le troisième, Etienne, évêque d’Autun pendant 23 ans. Il fit construire la cathédrale Saint-Lazare. Grand bâtisseur, on lui doit aussi la basilique Notre Dame de Beaune et il fit  commencer en 1120 la reconstruction de la basilique Saint Andoche de Saulieu. Il finit ses jours vers 1140, moine à Cluny, où il s’était retiré. Cet Etienne est l’auteur d’un important traité sur les cérémonies, ce qui est assez étonnant à une époque où personne n’écrivait.

Le 5ème sire, Ulrich II, fils du précédent (1110 -1125), avant de recueillir l’héritage de son père, était allé participer à la première croisade en 1096. 20 ans plus tard, il est repris par les mirages de l’Orient et repart en Terre Sainte en 1120. C’est à cette participation qu’on doit la présence du blason des sires de Bâgé dans les Salles des croisades du château de Versailles. Ces salles ont été créées en 1843 par Louis-Philippe et comportent les armoiries des principaux chefs croisés.

Ulrich II en revient une seconde fois sain et sauf et choisit de se retirer dans un ermitage de la forêt de Seillon (près de Bourg). Son fils aîné étant décédé, il laisse l’administration de la Sirerie à son second fils, Renaud (ou Raynald). Quant à ses autres fils puînés, comme avait fait son père, il les poussa  dans les hautes charges de l’Église où ils réussirent assez bien, puisque l’un d’eux, Etienne, devint évêque de Mâcon, (ce qui facilita pour un temps les rapports toujours plus ou moins belliqueux avec les Mâconnais) et un autre, Humbert, fut archevêque de Lyon et primat des Gaules, ce qui était considérable à l’époque et consacrait l’autorité et le prestige de la maison de Bâgé.

Sur le fils aîné d’Ulrich II, Renaud II (1125 – 1153), sixième sire de Bâgé, il n’y a rien de bien particulier à dire, sinon qu’il eut des démêlés avec le comte de Mâcon et qu’il s’était allié contre celui-ci avec l’évêque de Mâcon, Etienne, qui était son frère.

Il y a par contre beaucoup à dire sur son fils, Renaud III (1153 – 1180), le 7ème sire de Bâgé. Il eut à soutenir, sur ses terres, une invasion de troupes coalisées du comte de Mâcon et du sire de Beaujeu, Humbert. Les deux compères y portèrent ce qu’on appelait à l’Époque la (dévastation) et capturèrent même le fils de Renaud, Ulrich, qui avait tenté de les arrêter. Nous ne savons pas les raisons exactes de cette invasion en règle, mais il est probable que les sires de Bâgé, agrandissant toujours leurs possessions, commençaient à inquiéter leur voisin du Sud-Ouest (les Beaujeu). Le projet des coalisés étaient rien de moins que s’emparer de la sirerie de Baugé et des biens de  l’évêque de Mâcon qui, rappelons-le, était l’oncle du malheureux Renaud. Toujours est-il que le Sire de Beaujeu et ses alliés passèrent la Saône, défirent un petit corps d’armée que le Sire de Baugé avait envoyé pour s’opposer à leur passage. Il était commandé par son fils Ulrich, lequel fut fait prisonnier. Un autre corps de troupe envoyé pour s’opposer au comte de Mâcon fut également défait et Renaud III se vit sur le point d’être assiégé dans son château de Bâgé. Désespéré, il appela à son secours le roi de France, Louis VII, lequel était son lointain cousin, probablement par sa grand-mère qui était une Maurienne. Sa lettre est restée célèbre car c’est un des rares textes que nous ayons conservé de cette époque des sires de Bâgé. Voici ce qu’elle dit:

« J’ai cru devoir exposer mes peines et ma triste position à votre Majesté à laquelle m’attachent des liens de sang et une ancienne amitié. J’implore le secours de votre bienveillance par de pressantes prières. Gérard, comte de Mâconnais, à qui j’ai rendu de grands services, que j’ai comblé de bienfaits et dont j’ai choisi la fille pour être l’épouse de mon fils, oubliant notre alliance, mes bienfaits et les lois du serment qui le liait avec moi, s’est réuni à Etienne son frère et à Humbert de Beaujeu. Ils sont entrés avec une grande armée sur ma terre, ils l’ont ravagée avec le fer et le feu. Ils ont emmené un grand nombre de prisonniers au nombre desquels est mon fils Ulrich, ce qui met le comble à mes maux. Enfin, ils me menacent de me dépouiller entièrement et ils s’en vantent entre eux. J’ai donc recours à vous, comme mon seigneur et mon ami. Je vous prie humblement de venir me délivrer, de me faire rendre mon fils et de contraindre ledit Humbert de Beaujeu à me rendre justice. Je suis prêt à vous satisfaire entièrement, selon votre bon plaisir, pour toutes les dépenses que vous avez faites et je vous conjure de venir me secourir, soit à Autun, soit à Vinzelles, soit en quelque lieu où il vous plaira de vous rendre et je vous satisferai pleinement, même par l’entremise de vos envoyés, s’il ne vous convient pas de venir. Enfin, s’il est nécessaire que j’aille vous trouver, faites établir une trêve entre nous ».

Vous voyez qu’il s’agit de l’appel poignant d’un homme aux abois. Il ne faut pas toutefois se méprendre sur l’importance de ces guerres locales d’alors où les armées ne devaient réunir que quelques dizaines de cavaliers et les combats ne semblent pas avoir été bien sanglants. Pour autant, la situation était grave à Bâgé. Le roi écrivit aux adversaires du sire de Bâgé de le laisser tranquille, mais cela n’eut aucun effet. Il était très loin et les deux compères ne répondirent pas à sa lettre. Alors, la situation empirant, Renaud écrivit une seconde lettre. Cette fois-ci, le roi se déplaça lui-même et il imposa un traité de paix entre les partis. On  trouve le texte de ces deux lettres dans l’histoire de Samuel Guichenon.

Ce qu’il y a de curieux dans cette affaire, c’est que le fils prisonnier, comme nous l’avons entrevu dans la lettre, épousa par la suite la fille de son ravisseur, Gérard, comte de Mâcon. De même, le petit-fils et l’arrière petite-fille de Renaud devaient épouser plus tard les petits-enfants de leur ennemi, le sire de Beaujeu. Vous voyez donc qu’avec le temps, les querelles finissaient par se régler par des mariages.

Revenons à Renaud III. Il mourut en 1180 et fut enterré dans la chapelle du château de l’Aumusse. C’était alors une importante commanderie templière.

Sa dépouille ne s’y trouve plus et, même si ce n’est qu’une anecdote, je ne résiste pas au plaisir de vous raconter en quelles circonstances.

En 1791, le domaine et le château de l’Aumusse avec sa chapelle furent mis en vente comme « Biens Nationaux » et acquis par le comte de Frémonville qui n’occupa les lieux qu’en 1818. Celui-ci entreprit de retrouver sous les dalles de la chapelle les restes de Renaud III. C’est son fils qui raconte: « L’autel ayant été démoli, on enleva le dallage qui recouvrait le choeur. En soulevant une dalle située en face de l’autel, mais en bordure de l’avant-choeur, c’est-à -dire à environ deux mètres de la place normale de l’autel, on mit à jour un squelette fort bien conservé. Les pieds étaient dirigés du côté de l’autel. Rien ne fut trouvé à ses côtés, ni armes ni bijoux. Ce qui démontrait qu’on était en présence du corps de Raynald III, c’était la situation occupée par le squelette. La qualité du défunt, qui était suzerain de toute la Région, pouvait seule justifier le fait d’avoir placé son corps au milieu de la chapelle, face à l’autel. Les pieds étant dirigés vers l’autel, il ne s’agissait pas d’un prêtre. Dans ce dernier cas, le corps aurait tourné le dos à l’autel, et les pieds eussent été dirigés vers la nef. Le corps de Raynald III fut soigneusement enlevé, et inhumé au cimetière de Crottet, où nous lui fîmes une place dans notre concession familiale ».

Quant aux circonstances de la mort de  Renaud III, il semble bien que ce soit au cours d’une de ces expéditions contre les troupes du comte de Mâcon qu’il fut tué à l’entrée du pont de Saint-Laurent, en même temps que plusieurs de ses compagnons. Pourquoi ne fut-il pas inhumé dans l’église de la capitale, Saint-André ? On est en droit de se poser la question, mais on n’en a pas la Réponse. L’évêque de Mâcon  assista à ses funérailles.

Il y a encore autre chose à dire d’anecdotique et de totalement méconnu à propos de ce Renaud III ou plutôt à propos de son troisième fils, également prénommé Renaud. Ce fils est l’auteur d’un des romans courtois les plus fameux du Moyen Age : « Guinglain ou le Bel Inconnu ». Toutes les histoires de la littérature française  mentionnent cette oeuvre médiévale mais, jusqu’à un passé très récent, l’attribuaient en raison d’une graphie fautive  à un certain Renaud de Beaujeu. (Comme on l’a déjà dit tout à l’heure, il n’y a pas loin phonétiquement de Baugé à Beaujeu)

C’était sans compter sur la perspicacité d’un directeur de recherches au C.N.R.S., Alain Guerreau, , dont les travaux ont permis d’identifier définitivement l’auteur et de rendre à la maison de Bâgé ce qui lui appartient. Il a pu montrer que le texte faisait référence à un blason qu’une seule famille de France portait antérieurement au XIIIème siècle, celle des seigneurs de Bâgé et que, d’autre part, il n’y a jamais eu aucun Renaud dans la famille des Beaujeu.

Quant à l’oeuvre elle-même, reconnaissons que, même traduite en français moderne, elle ne nous captiverait plus guère. En 6300 vers, elle raconte les aventures du chevaler Guinglain, le bel inconnu, qui pour conquérir sa Dame, doit affronter moultes épreuves, vaincre dans de nombreux duels et tournois et se jouer de bien des périls. Vous doutiez-vous qu’il y parviendra ? Finalement Guinglain et sa Dame s’aimèrent et celle-ci, je cite, « perdit le nom de pucelle »…

Une dernière précision à propos de ce Renaud écrivain: il portait le titre de seigneur de Saint-Trivier et Cuisery, mais jusqu’à lui, comme on l’a dit, cette seigneurie qui revenait aux puînés, n’était pas démembrée de la sirerie. Le seigneur se contentait d’en percevoir les revenus.

Il est grand temps d’en arriver au successeur de Renaud III. Ce fut son fils, Ulrich, le prisonnier dont nous avons parlé tout à l’heure,  devenu donc Ulrich III, et qui fut, de 1180 à 1220, le 8ème sire de Bâgé. Il eut d’un premier mariage un fils, Guy, qui suivant les traces de ses ancêtres fut lui aussi tenté, cent ans après, par l’Orient et qui partit en 1217 pour la 5ème croisade. Seulement, il eut moins de chance que son aïeul, et il n’en revint pas. Ce Guy n’a donc jamais été seigneur de Bâgé, mais il est néanmoins important car il avait laissé une fille, Marguerite, qui épousa Humbert V de Beaujeu, ce qui amorçait le rapprochement des maisons de Bâgé et de Beaujeu.

Ulrich III eut d’un second mariage avec Alexandrine de Vienne, deux autre fils, Renaud et Hugues.

Renaud lui succéda et fut, de 1220 à 1250, le 9ème sire de Bâgé régnant sous le nom de Renaud IV. Quant à Hugues, il se vit inféoder définitivement par son père les seigneuries de Cuisery et Sagy. Ulrich III dérogeait ainsi à l’usage qui avant lui voulait que la sirerie ne soit pas démembrée pour former un patrimoine aux cadets de la famille. Par la suite, ces seigneuries échoiront au duc de Bougogne et constitueront la Bresse chalonnaise.

Néanmoins, le domaine de la maison de Bâgé est alors à son apogée et s’étend sur une centaine de communes de l’actuel département de l’Ain, soit à peu près le quart du département car, en 1229, Renaud IV avait épousé Sibylle de Beaujeu, soeur d’Humbert V, qui lui avait apporté en dot Châtillon-les-Dombes.

Renau  IV est connu pour être un bienfaiteur de la Chartreuse de Montmerle qu’il combla de ses libéralités et dont il fit bâtir les cellules.

Mais, suivant l’exemple de son demi-frère, il prend, lui aussi, la malheureuse idée d’aller participer à la 7ème croisade où les croisés furent taillés en pièces en Egypte à la bataille de la Mansourah et lors de laquelle le roi de France Saint-Louis fut fait prisonnier. C’est là que Renaud, mortellement blessé, fit son testament et mourut. Il avait six enfants mineurs, dont trois garçons. Cette lointaine et désastreuse expédition avait d’ailleurs amené Renaud à s’endetter considérablement pour équiper sa petite armée. Pour la petite histoire, sa veuve, Sibylle de Beaujeu, se remariera avec Pierre Gros, seigneur de Brancion, ce qui illustre la totale endogamie qu’il pouvait y avoir entre les grands seigneurs des deux rives de la Saône.

Aujourd’hui, à Bâgé-le-Châtel, deux vitraux rappellent l’implication de nos Sires dans les croisades. Ils sont visibles dans la tour est des remparts où ils ont été placés, vers 1860, à l’initiative de Monseigneur Martin. C’était un ecclésiastique habitant cette tour et qui, bien sûr, s’intéressait à l’histoire de Bâgé. L’un représente le départ d’Ulrich II pour la croisade en 1120 , l’autre illustre la mort de Renaud IV en 1250. Ils sont malheureusement en assez mauvais état et en partie cassés, car cet édifice longtemps abandonné a servi de cible pour les lance-pierre des garnements du pays.

C’est aussi à cette implication de nos sires dans les croisades que l’on doit la présence de leur blason  dans la galerie des croisades du château de Versailles.

Renaud IV laisse donc pour lui succéder son fils aîné, encore mineur, Guy, qui de 1250 à 1255, sera le 10ème sire de Bâgé – si l’on peut dire – car ce 10ème sire est en réalité complètement dominé par son tuteur, Philippe de Savoie, le grand voisin, futur comte de Savoie, lequel a bien su profiter de ce que tous ces Bâgé partaient à la croisade. Pour lors, Philippe, frère cadet  d’Amé IV, est archevêque de Lyon. Bien qu’il ne soit pas prêtre, il avait obtenu ce siège du pape Innocent IV avec lequel il était ligué contre l’Empereur.

Guy est connu dans notre histoire Régionale pour avoir été celui qui a accordé aux villes de Bâgé, Bourg et Pont-de-Vaux leurs premières chartes de franchise en 1250. Mais il est essentiel de noter que ces chartes ont été données (principalement de l’avis et conseil de Philippe) qui cherchait à se faire bien voir et, en fin politique, préparait l’avenir. En 1268, le comte Pierre, son frère, venant à mourir, Philippe jugea le trône de Savoie vacant bien que ses droits ne primaient pas et y monta sans scrupule.

C’est le moment de nous attarder sur cette charte accordée aux bourgeois de Pont-de-Vaux qui, de ce fait, pouvait difficilement ne pas reconnaître leur nouveau maître.

Charte de Pont-de-Vaux

Pour l’homme du Moyen Age, Charte de franchise rime avec liberté et soustraction à l’arbitraire. Elle met par écrit la coutume, règlemente les droits seigneuriaux, la vie économique et la justice

On peut dire qu’il s’agit d’une déclaration des droits et des devoirs respectifs du seigneur et des habitants de la ville. Pour les bourgeois, l’avantage essentiel  que leur accorde cette charte, c’est qu’ils se voient désormais affranchis de toute servitude de main-morte: à savoir l’impossibilité qu’ils avaient jusque-là de transmettre à leurs héritiers leurs biens ou leurs droits.
En voici de larges extraits:

« Nous, Guy, Sire de Baugé, chevalier, et Renaud, damoiseau, frères, … nous octroyons les franchises à notre ville de Pont-de-Vaux, aux hommes qui l’habitent et à ceux qui l’habiteront à l’avenir… Nous concédons, moyennant certains droits ci-dessous exprimés.

Savoir »:

« Que pour chaque toise de façade de maison de ladite ville, nous et nos successeurs, devons avoir annuellement quatre deniers mâconnais, et dans les faubourgs trois deniers, ainsi qu’il est d’usage dans ladite ville.

(Donc là, la charte entérine un impôt déjà existant. A titre indicatif, trois sous représentaient le prix de 20 litres de blé.) Si pour notre droit à acquérir ou à défendre, guerre nous avions, les hommes habitants de la ville, sont tenus de nous suivre à leurs propres frais pendant trois jours (ce qui est relativement peu, d’autant plus qu’on pouvait se faire remplacer ».

« Les délits seront punis de la manière suivante: celui qui aura donné un coup de poing payera une amende de trois sous, monnaie de Mâcon; un soufflet 5 sous; un coup  de bâton ou de pierre lorsqu’il y aura effusion de sang sera puni d’une amende de 60 sous si la blessure est considérable et de 7 sous si elle ne l’est pas ».

« L’homme et la femme convaincus d’adultère seront condamnés à l’amende de 60 sous; ils pourront l’éviter en se faisant traîner ensemble par les carrefours de la ville, nus en chemise ».

« Ceux qui auront vendu à faux poids, fausse mesure ou qui auront livré de la truie pour du porc, des viandes corrompues pour des viandes saines, payeront 60 sous d’amende. Le dommage causé dans les fonds d’autrui sera puni de 7 sous d’amende. Le viol d’une vierge ou même d’une fille de mauvaise vie sera punie arbitrairement ».

Celui qui n’a pas prouvé, devant le bailli, le sujet de sa plainte payera 3 sous. Le parjure sera puni de 60 sous d’amende ».

« Si quelqu’un dans la ville de Pont-de-Vaux, excepté les gens attachés à la maison du prince, porte la nuit, sans juste cause, une arme quelconque , si ce n’est un couteau, il paiera  7 sous d’amende. Les habitants de ladite ville pourront et devront avoir des sièges, des bancs et des banques, pour vendre toute chose selon la coutume ».

« Si l’animal de quelqu’un a causé un dommage, qu’il soit fait satisfaction du dommage d’après les gens bien nommés ou arbitres, et que, pour ce, l’animal soit tenu à 4 deniers mâconnais ».

« Les boulangers surpris en fraude recevront, pour la première fois, une Réprimande publique à l’Église; s’ils récidivent, le bailli confisquera leur pain et le distribuera aux pauvres ».

« Les bourgeois de Pont-de-Vaux sont tenus de nous soutenir, nous et nos successeurs si nous faisons le pélerinage de la Terre Sainte, quand nous marions nos fils ou nos filles, quand nous serons élevés à un ordre de chevalerie ou quand nous ferons l’acquisition d’une grande terre ou d’une baronnie ».

« Les habitants seront exempts des droits d’aide et de péage, ou droits sur les marchandises à leur entrée et sortie de la ville, et au passage des ponts et rivières ».

« Ils ne payeront point le droit de coponage (1/96ème par mesure) le jour du marché. Ils ne le devront les autres jours que pour les grains qu’ils débiteront dans la halle publique ».

« Ceux qui voudront sortir de Pont-de-Vaux pour porter leur domicile ailleurs en auront la liberté. Dans ce cas, le prince leur laissera emporter leurs meubles et effets, et leur donnera un sauf-conduit pendant un jour et une nuit. Ils conserveront les immeubles qui pourraient leur appartenir dans la ville ».

« Le prince aura le droit exclusif de faire débiter du vin en détail le jour des apôtres saint Jacques et saint Philippe (1er mai); les bourgeois l’auront tout le reste de l’année. Tous ceux qui viendront fixer leur séjour à Pont-de-Vaux jouiront des mêmes droits et franchises, pourvu qu’ils ne soient point poursuivis pour des crimes et qu’ils veuillent se soumettre à la juridiction des sires ».

« Ces privilèges et franchises doivent selon notre volonté s’étendre depuis la barrière de la porte du côté de Cuizery, et de cette barrière, selon l’étendue qu’embrassent les fossés, jusqu’à la Reyssouze ».

« Nous avouons avoir reçu des habitants de ladite ville de Pont-de-Vaux trois cent livres viennoises en argent. »

Une charte identique fut concédée aux habitants de Baugé, qui, eux, durent payer 500 livres. Ceux de Bourg achetèrent la leur pour 1500 livres. Bourg comptait alors moins de 2000 habitants. C’était de grosses sommes qui paraissent avoir été employées par les héritiers de Bâgé pour payer les dettes contractées par leur père pour équiper la petite armée qu’il avait conduit périr à La Mansourah.

Dans ces trois chartes, les clauses sont sensiblement identiques, de même que le montant des taxes, des amendes ou des redevances.

Guy mourut fort jeune et fut enterré dans l’église de Saint-André de Bâgé, mais il eut le temps d’avoir une fille: la fameuse Sibylle née en 1256.

L’historien Guichenon a relevé son épitaphe sur sa pierre tombale, « en lettres gothiques assez difficiles à lire » écrit-il, et situe ce décès en 1268. Il y a apparemment une incertitude  sur la date de ce décès.  Son testament date d’avril 1255 et la naissance de sa fille (en 1256) est indiquée comme posthume.

Les deux frères de Guy étant morts avant lui sans postérité, c’est donc

Sibylle qui fut le (ou la) 11ème et dernier sire de Bâgé. Elle eut, elle aussi, pour tuteur Philippe de Savoie, qui ne lâchait pas son entreprise et qui convoitait les possessions de Sibylle, il lui fit tout simplement Épouser, en 1272, son neveu, Amé, le futur Amédée V de Savoie dit Amédée le Grand etdont elle aura six enfants. La cérémonie eut lieu au château de Chillon, dans le pays de Vaud, su  ‘r la rive nord du Léman, un château que l’on peut toujours admirer, et le mariage fut béni par l’évêque de Genève.

Peu de temps après, les jeunes mariés (Sibylle avait 17 ans) vinrent à Bâgé recevoir l’hommage de leurs vassaux de Bresse. Il s’en présenta 141. Quelques-uns refusèrent, Amé les Réduisit à main armée.

L’aîné des enfants de Sibylle, Edouard qui est né à Bâgé – nous en parlons pour l’anecdote car l’histoire des sires se termine avec Sibylle – né à Bâgé, fut comte de Savoie. Il épousa Blanche de Bourgogne, petite-fille de Saint-Louis, dont il eut une fille, Jeanne, qui fut duchesse de Bretagne.

Vous voyez qu’après trois siècles, nous sommes très loin des petits seigneurs du Xème siècle, simples fidèles du comte de Mâcon.

Sibylle mourut en couche le 25 mai 1294; elle fut enterrée comme les autres princes de Savoie à l’abbaye d’Hautecombe (construite au XIIème siècle) sur les rives du lac du Bourget où son cénotaphe est toujours visible. Dans son testament qu’elle ne signa pas parce qu’elle ne savait pas écrire, elle donnait l’usufruit de ses biens à son époux et instituait son fils aîné pour héritier.

Ainsi, avec sa mort, disparaissait la maison souveraine de Baugé, entièrement absorbée avec ses possessions dans la maison de Savoie qui accédait ainsi à la Saône, ce qu’elle recherchait depuis longtemps.

Désormais, et à nouveau pour trois siècles, la Bresse allait s’infléchir vers l’est, vers ses nouveaux maîtres, les princes de Savoie. De ce fait, la capitale des sires subit une rapide perte d’influence au profit de Bourg, mieux centré et situé plus près de Chambéry, la capitale des princes de Savoie.

En 1323, l’année de sa mort, Amédée V, confirma les franchises accordées à Pont-de-Vaux par Guy et Reynald en ces termes:

« Nous, Amédée de Savoie, seigneur de Baugé, faisons savoir à tous présens et à venir, que nos fidèles et bien-aimés bourgeois et habitans de notre ville de Pont-de-Vaux, nous ont humblement supplié de daigner confirmer les franchises, libertés, privilèges et immunités à eux accordés par nos très-chers seigneurs de Baugé, de glorieuse mémoire;… nous confirmons leurs franchises et privilèges, et voulons que eux et leurs descendans en jouissent… »

L’œuvre des sires n’était donc pas effacée. Mais surtout, ils avaient donné naissance, en l’unifiant, à une province: la Bresse, notre Bresse. Cette province devait subsister après eux, tant sous les comtes puis les ducs de Savoie, que sous la monarchie française à partir de 1601, et jusqu’à la Révolution qui remplaça les anciennes provinces par les départements.

J’espère que tout cela vous aura convaincu, et ce sera ma conclusion, que cette famille de Baugé méritait bien d’être tirée de l’oubli.

Michel Balandras